Chants de mines, mineurs et grèves


L’extraction du charbon des entrailles de la terre a été, depuis deux siècles, d’une importance cruciale pour le développement du capitalisme. L’activité du mineur a fasciné par son caractère obscur, éprouvant, quelque peu mystérieux. Nous considérons, cependant, qu’il n’y a aucune gloire à se faire exploiter toute sa vie pour un patron, qu’on soit mineur, métallo, pêcheur ou autre. Il ne s’agit pas de cracher sur les prolétaires qui vendent leur force de travail, mais sur ce système et ceux qui profitent de notre sueur, les profite-sueurs !

La lecture préalable de Santa Barbara et Which side are you on ?, dans la rubrique Analyses, est vivement conseillée.

Avant de commencer, écoutons Les Troubadours nous chanter, en 1971, La femme du mineur, anonyme, adaptée par Paul Sezian Koulak, en 1964, que Graeme Allwright a rendue célèbre dans son album Le Trimardeur :

Il serait impossible de lister toutes les chansons de mineurs, tellement le sujet a marqué, mais aussi tellement il y eut de luttes de mineurs, partout dans le monde. Même aux Etats-Unis, les IWW ont beau avoir fait un énorme travail de propagande, via les chants de lutte, il y a une grande partie de ces révoltes, ces rages chantées, qui ne nous sont pas parvenues. Nous ne connaissons pas assez les chants africains, asiatiques, ou autres, et c’est désolant. Faisons avec ce qu’on a et plus si affinités… par exemple, si des lecteurs nous envoient des traces incontournables qui nous auraient échappées.

Nous connaissons les paroles d’un chant anonyme, datant des années 1880, Chanson vilipendant le curé Gaulthier, dont on lira les paroles ci-dessous, qui dénonce la collusion patron-curé, dans le bassin minier du Creusot.

Une chanson ancienne Only a Miner Killed, de John Wallace Crawford (1879), qui raconte qu’un mineur tué, ce n’est pas important… sera reprise par Tante Molly Jackson sous le titre Poor Miner’s Farewell (Adieu du pauvre mineur), dans les années 1920, laquelle inspirera Bob Dylan pour écrire Only a hobo, en 1962.

La vie de Tante Molly Jackson ressemble au destin tragique de beaucoup de mineurs et leurs familles. A dix ans, déjà engagée, elle fait son premier séjour en prison ! On écoute Poor Miner’s Farewell par John Greenway, en 1955 :

Une des plus célèbres chansons de mineurs, Sixteen tons, de Merle Travis (1946), décrit l’esclavage des mineurs et leurs familles, aux Etats-Unis, et en particulier la pratique patronale immonde de les payer avec des bons d’achat, valables uniquement dans les magasins de la Compagnie. Parmi la multitude de reprises, écoutons (très fort !) celle de Jeff Beck et ZZ Top :

Des accidents dramatiques vont échelonner ces siècles d’exploitation minière. Les deux plus meurtriers au monde se sont produits, en 1942, à Benxi, en Chine, 1549 morts, et en 1906, en France, à Courrières, 1099 morts.

Ces drames, assez fréquents, sont dus moins aux coups de grisou qu’à la volonté de profit des barons de la mine. Business as usual !

Deux chansons parlent de ce type de drames :

The avondale mine disaster parle d’un puits qui prend feu en 1869, à Avondale, en Pennsylvanie (179 morts) et Blantyre explosion parle de l’explosion de la mine de Blantyre, en 1877, en Ecosse (207 morts). A l’époque, les patrons de mine ne se croyaient pas tenus de payer des allocations aux veuves et orphelins… qui devaient quitter les corons sous peine d’amende. Business as usal !

Woody Guthrie, en 1914, écrit deux chansons qui traitent de deux grèves très dures qui se terminent par un bain de sang, qu’Howard Zinn mentionne dans son Histoire populaire des Etats-Unis (2002) : Ludlow Massacre (26 assassinats crapuleux de femmes et d’enfants), dans le Colorado, et 1913 Massacre (73 morts), dans le Michigan. On écoute cette dernière :

La répression de la moindre lutte des mineurs est toujours complètement disproportionnée, brutale, comme à La Ricamarie, en juin 1869. La Ricamarie de Rémy Doutre est une chanson qui raconte cet épisode macabre.

Parmi les catastrophes qui ont jalonné l’histoire minière, certaines ont fait date, dont celle du Bois du Cazier, en Belgique (262 morts), en 1956.

Ecoutons une chanson bilingue, français-flamand, La chanson des mineurs, dont on ne sait pas grand-chose, écrite à l’occasion de la fermeture des mines d’Halanzy, en 1978 :

Combien de mineurs pourraient se reconnaître dans le refrain : « Dans la soif et la poussière/C’est la chanson de la terre/Dans la peur et le malheur/C’est la chanson des mineurs. »

Mais il y a aussi beaucoup de chansons misérabilistes sur les mineurs qui ne font que décrire leur condition difficile, en la glorifiant ! Ainsi, Chanson du mineur, de Serge Singer (1955), qui finit ainsi : « A force de creuser/Comme un enragé/Tu trouveras la liberté. » Mais de quoi parle-t-il, bon sang, de la mort ?

La palme revient sans conteste à une chanson célèbre, mais qui, elle aussi, accepte et loue ces conditions inhumaines, Les Corons, de Pierre Bachelet (1982). L’air du refrain est joli, mais avec ce genre de mythification, on nous fait des chaînes immortelles.

Idem pour La chanson du mineur, d’Eugène Long, qui se réjouit : « Et vers sa taille, il marche, il rampe/Toujours vaillant, en son labeur. » Les patrons adorent !

Idem pour Hommage aux mineurs de charbon, de Claude Raby.

Beaucoup de chansons ne font que pleurer le malheur des victimes d’accidents, parlant de « destin cruel », mais sont incapable de pointer les responsables, à l’instar de La complainte des mineurs de Paul Brunelle.

Mais d’autres chanteurs s’engagent et crachent sur ces vies sacrifiées. Ainsi, Steeve Gernez, avec Mineur de fond (2018) qui vante la solidarité et dit en substance que les morts causées par le travail ne sont pas naturelles. En effet, quand les mineurs ne meurent pas brûlés, asphyxiés ou écrasés, ils sont à peu près sûrs de mourir d’une maladie causée par les conditions sanitaires déplorables dans lesquelles ils travaillent.

C’est le thème de deux chansons. L’une, Black Lung (Poumon noir) de la fille de mineurs Hazel Dickens (1973) qu’on voit dans le documentaire Harlan County, USA, (1976) et l’autre, The Mountain de Steve Earle (1999).

Même thème chez Dominique Grange, avec Gueule noire (1981).

A écouter, dans cette savoureuse langue wallonne, Le vieux mineur, écrite au début du XXème siècle par Emile Liétard :

Au cinéma, le film Germinal donne une vision des anarchistes lamentable ! Nous préférons nettement The Molly Maguires.

Le documentaire suivant, une perle rare, La grande lutte des mineurs décrit la grève très dure des mineurs, dans toute la France, en 1948. Ce docu fut censuré à sa sortie. C’est durant cette grève que le mot d’ordre CRS-SS fut inventé. Regardons-le encore une fois, diffusons-le, parlons-en :

https://www.cinearchives.org/Films-447-149-0-0.html

La chanson Salut à vous mineurs de France, écrite en prison, fin 1948, par Gabriel Maritan, dénonce fortement la répression… dommage qu’elle loue aussi le drapeau français !

Un autre film sympa est Le sel de la terre D’Herbert Biberman. Réalisé en 1953, il fut lui aussi censuré et ne put sortir qu’en 1965 :

Enfin, pour conclure, une étonnante et fragile Chorale mémorielle de la CCPHVA qui nous sort un texte énergique :


Paroles

La femme du mineur

Je m’en vais vous chanter la conversation
Entre un propriétaire et une pauvre femme

Lui possédait les mines d’toute la région
Elle était la femme d’un mineur de fond
Déri dam dam dam déri dam

Un jour sur la route très loin de la ville
Le propriétaire a quitté son domicile
Avant d’avoir fait une dizaine de pas
La femme d’un mineur sur son ch’min l’rencontra
Déri dam dam dam déri dam

Monsieur lui dit elle il n’faut pas avoir peur
D’une pauvre femme de la femme d’un mineur
Mon très cher Monsieur vous êtes vraiment très pâle
N’ayez pas peur je n’vous f’rais pas de mal
Déri dam dam dam déri dam

D’où venez vous crie le propriétaire
Et la pauvre femme dit je viens de l’enfer
Ma très chère Madame expliquez votre cas
Comment avez vous fait pour sortir de là
Déri dam dam dam déri dam

En bas dit la femme ils font un transfert
Ils chassent tous les pauvres gens de l’enfer
Pour faire de la place aux riches bourgeois
Et dieu sait s’il y en a beaucoup là en bas
Déri dam dam dam déri dam

Je crois bien cher Monsieur le propriétaire
Que vous êtes sur la liste pour descendre en enfer
Le diable m’a dit quand j’sortais du fourneau
Je veux le gros propriétaire à chapeau
Déri dam dam dam déri dam

Permettez moi de vous donner un conseil
Pensez à vos hommes et augmenter leurs payes
Si vous ne le faites pas Monsieur le propriétaire
Peut être un de ces jours vous irez en enfer
Déri dam dam dam déri dam


Chanson vilipendant le curé Gaulthier

C’est la premier novembre/Le jour de la Toussaint
Le jour des funérailles/D’un de nos braves citoyens
Il avait pour cortège/Le fameux curé Gaulthier
Avec toute sa canaille/Qui le suivait par derrière

En arrivant à la chapelle/Nous avons quitté les rangs
Pour faire place/A tous ces grands brigands
Toute cette clique entière/A bien su moucharder
D’avoir suivi la piste/Du sieur curé Gaulthier

Le lendemain au travail/Nous avons eu de l’ennui
Car toute cette canaille/Nous a fort bien surpris
Il faut remonter sans doute/Avec tous vos outils
Et marcher sur la route/On ne veut plus de vous ici

Pomette* la canaille/Que l’on nomma assassin
Voulait tuer son camarade/Pour jeter son venin
La blessure n’est mortelle/Il pourra revenir
Mais un jour de rebelle/Il pourra sans (sic) repentir.

* Il s’agit de Jules Ponnet, chef de poste de la Compagnie des mines et mouchard patenté.

Chanson trouvée dans La Bande noire d’Yves Meunier (L’Echappée,  2017).


Sisteen tons

Some people say a man is made outta mud
A poor man’s made outta muscle and blood
Muscle and blood and skin and bones
A mind that’s a-weak and a back that’s strong

You load sixteen tons, what do you get?
Another day older and deeper in debt
Saint Peter don’t you call me ’cause I can’t go
I owe my soul to the company store.

I was born one mornin’ when the sun didn’t shine
I picked up my shovel and I walked to the mine
I loaded sixteen tons of number nine coal
And the straw boss said « Well, a-bless my soul »

You load sixteen tons, what do you get?
Another day older and deeper in debt
Saint Peter don’t you call me ’cause I can’t go
I owe my soul to the company store.

I was born one mornin’, it was drizzlin’ rain
Fightin’ and trouble are my middle name
I was raised in the canebrake by an ol’ mama lion
Can’t no-a high-toned woman make me walk the line

You load sixteen tons, what do you get?
Another day older and deeper in debt
Saint Peter don’t you call me ’cause I can’t go
I owe my soul to the company store.

If you see me comin’, better step aside
A lotta men didn’t, a lotta men died
One fist of iron, the other of steel
If the right one don’t a-get you, then the left one will

You load sixteen tons, what do you get?
Another day older and deeper in debt
Saint Peter don’t you call me ’cause I can’t go
I owe my soul to the company store.


Seize tonnes

Certains disent que l’homme est fait de boue,
Un brave homme fait de muscles et de sang
Des muscles et du sang, et de la peau et des os,
Un esprit faible et un dos solide.
On charge 16 tonnes, et qu’est-ce qu’on obtient?
Plus vieux d’un jour, et plus gravement endetté,
Saint-Pierre, ne m’appelle pas,
Parce que je ne peux pas venir,
J’ai laissé mon âme en gage au magasin de la Compagnie

Je suis né un matin quand le soleil ne brillait pas,
J’ai ramassé ma pelle et je suis allé à la mine,
J’ai chargé 16 tonnes de charbon numéro 9,
Et le chef a dit: «Eh bien, que je sois béni! »
On charge 16 tonnes, et qu’est-ce qu’on obtient?
Plus vieux d’un jour, et plus gravement endetté,
Saint-Pierre, ne m’appelle pas,
Parce que je ne peux pas venir,
J’ai laissé mon âme en gage au magasin de la Compagnie

Si tu me vois venir, tu ferais mieux de t’écarter,
Beaucoup d’hommes ne l’ont pas fait et beaucoup d’hommes sont morts.
Un de mes poings est en fer, l’autre en acier,
Et si le gauche ne te chope pas, alors le droit le fera
On charge 16 tonnes, et qu’est-ce qu’on obtient?
Plus vieux d’un jour, et plus gravement endetté,
Saint-Pierre, ne m’appelle pas,
Parce que je ne peux pas venir,
J’ai laissé mon âme en gage au magasin de la Compagnie

Je suis né un matin, quand il bruinait,
Combat et agitation sont mes prénoms,
J’ai été élevé au « Champ de canne » près d’une vieille mine de montagne,
Et il n’y a aucune femme au cœur pur pour me faire franchir cette ligne !
On charge 16 tonnes, et qu’est-ce qu’on obtient?
Plus vieux d’un jour, et plus gravement endetté,
Saint-Pierre, ne m’appelle pas,
Parce que je ne peux pas venir,
J’ai laissé mon âme en gage au magasin de la Compagnie.


1913 Massacre

Take a trip with me in 1913,
To Calumet, Michigan, in the copper country.
I will take you to a place called Italian Hall,
Where the miners are having their big Christmas ball.

I will take you in a door and up a high stairs,
Singing and dancing is heard everywhere,
I will let you shake hands with the people you see,
And watch the kids dance around the big Christmas tree.

You ask about work and you ask about pay,
They’ll tell you they make less than a dollar a day,
Working the copper claims, risking their lives,
So it’s fun to spend Christmas with children and wives.

There’s talking and laughing and songs in the air,
And the spirit of Christmas is there everywhere,
Before you know it you’re friends with us all,
And you’re dancing around and around in the hall.

Well a little girl sits down by the Christmas tree lights,
To play the piano so you gotta keep quiet,
To hear all this fun you would not realize,
That the copper boss’ thug men are milling outside.

The copper boss’ thugs stuck their heads in the door,
One of them yelled and he screamed, « there’s a fire,  »
A lady she hollered, « there’s no such a thing.
Keep on with your party, there’s no such thing. »

A few people rushed and it was only a few,
« It’s just the thugs and the scabs fooling you,  »
A man grabbed his daughter and carried her down,
But the thugs held the door and he could not get out.

And then others followed, a hundred or more,
But most everybody remained on the floor,
The gun thugs they laughed at their murderous joke,
While the children were smothered on the stairs by the door.

Such a terrible sight I never did see,
We carried our children back up to their tree,
The scabs outside still laughed at their spree,
And the children that died there were seventy-three.

The piano played a slow funeral tune,
And the town was lit up by a cold Christmas moon,
The parents they cried and the miners they moaned,
« See what your greed for money has done. »

Traduction approximative :

Massacre de 1913

Faites un voyage avec moi en 1913,
à Calumet, Michigan, dans le pays du cuivre.
Je vous emmènerai dans un endroit appelé Italian Hall,
où les mineurs ont leur grand bal de Noël.

Je vais vous emmener dans une porte et monter un escalier élevé,
On entend partout des chants et des danses,
je vous laisserai serrer la main des gens que vous voyez,
et regarder les enfants danser autour du grand arbre de Noël.

Vous posez des questions sur le travail et vous posez des questions sur le salaire,
Ils vous diront qu’ils gagnent moins d’un dollar par jour,
Travailler les réclamations du cuivre, risquer leur vie,
Donc c’est amusant de passer Noël avec les enfants et les femmes.

Il y a des discussions, des rires et des chansons dans l’air,
et l’esprit de Noël est partout,
avant que vous ne le sachiez, vous êtes tous amis avec nous,
et vous dansez partout dans la salle.

Eh bien, une petite fille s’assoit près des lumières du sapin de Noël,
Pour jouer du piano pour que tu te tiennes,
Pour entendre tout ce plaisir tu ne te rendrais pas compte,
Que les voyous du boss de cuivre sont en train de griller dehors.

Les voyous du chef de cuivre ont collé leurs têtes dans la porte,
l’un d’eux a crié et il a crié, « il y a un feu »,
une dame qu’elle a crié, « il n’y a rien de tel.
Continuez votre fête, il n’y a rien de tel. »

Quelques personnes se sont précipitées et il n’y en avait que quelques-unes,
« Ce sont juste les voyous et les briseurs de grève qui vous trompent. »
Un homme a attrapé sa fille et l’a portée vers le bas,
mais les voyous ont tenu la porte et il ne pouvait pas sortir.

Et puis d’autres ont suivi, une centaine ou plus,
Mais presque tout le monde est resté sur le sol,
Les voyous d’armes se sont moqués de leur blague meurtrière,
Pendant que les enfants étaient étouffés dans les escaliers près de la porte.

Un spectacle si terrible que je n’ai jamais vu,
Nous avons ramené nos enfants jusqu’à leur arbre,
Les croûtes dehors riaient encore de leur frénésie,
Et les enfants qui sont morts là-bas étaient soixante-treize.

Le piano jouait un air funèbre, lent,
Et la ville était éclairée par une froide lune de Noël,
Les parents pleuraient et les mineurs gémissaient:
« Voyez ce que votre avidité pour l’argent a fait. »

 


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