La vieille


En 1983, Patrick Font écrit une chanson sulfureuse, comme il savait le faire, La vieille. En 1961, Brassens, qu’il admirait, avait déjà tracé la voie de l’anti-âgisme avec sa définitive affirmation, Le temps ne fait rien à l’affaire« Quand on est con, on est con/Qu’on ait vingt ans, qu’on soit grand-père... »

La vieille est une chanson remarquablement tournée : on chemine avec une vieille dame, encore gaillarde et pétulante, qui chante l’amour, la liberté, l’ivresse de vivre, et le jus de la treille qui fait chanter les cœurs et bander les p’tits vieux ! On la voit écarter gentiment l’infantilisante infirmière, le toubib, le cureton, le charognard, pardon le politicard, enfin les nécrophages de tout poil qui veulent la pousser « dans le ghetto du troisième âge ».

Patrick Font assume un niveau de saine vulgarité, contre l’hypocrisie, le bien-pensant, le docilement correct. Ainsi quand il crache sur le charognard, la formule fait mouche : « Si les morpions votaient vous auriez la vérole ! »

A ce propos, c’est Michel Bühler qui a défini la vraie vulgarité, en 2010, dans sa chanson Vulgaire.

La vieille nous fait penser irrémédiablement au film Home, sweet home, que Benoît Lamy a sorti en 1973… où l’on voit une vivifiante révolte de vieux vivants !

La vieille remet la fin de vie dans sa dynamique réelle, véritable hymne au plaisir de vivre, contre les prisons dans la tête, les idées reçues, le conformisme…

La vie est belle, c’est la société qui la pourrit qui jette au rebut les vieux prolétaires, devenus inutiles… sauf, entre autres, comme consommateurs de médicaments. L’industrie du vieux se porte à merveille ! Heureusement, notre magnifique petite vieille veille et affirme au souteneur racoleur : « En tant qu’improductifs nous ne produirons pas/Un imbécile de plus à la tête de l’Etat. » Et hop, au passage, un malicieux : Elections, pièges à cons !

Cette vieille-là, c’est la grand-mère qu’on aurait aimé avoir, qu’on n’a peut-être pas voulu voir…

La vieille est un crachat à la société moribonde, mortellement ennuyeuse, celle de l’esclavage salarié qui nous rend tous malades.

Plusieurs chanteurs ont abordé différemment cette période de la vie : François Béranger, Daniel Guichard, Jacques Brel, Georges Moustaki, Michel Jonasz, Lynda Lemay, Claude Nougaro, etc. Mais réservons une place de choix à Georges Chelon (duquel on n’oubliera pas la savoureuse Salopette) qui, avec Crève Misère, nous fait détester toutes les tortionnaires religions.

Une autre chanson « de vieux » sympa, Le temps qui reste, magistralement interprétée par Serge Reggiani… « Je sais… que mon pays c’est la vie » qu’on s’écoute :

Savoureuse version de La vieille en duo avec Béatrice Darmon:


Paroles

Le temps qui reste

Combien de temps…
Combien de temps encore
Des années, des jours, des heures combien ?
Quand j’y pense mon cœur bat si fort…
Mon pays c’est la vie.
Combien de temps…
Combien

Je l’aime tant, le temps qui reste…
Je veux rire, courir, parler, pleurer,
Et voir, et croire
Et boire, danser,
Crier, manger, nager, bondir, désobéir.
J’ai pas fini, j’ai pas fini
Voler, chanter, partir, repartir
Souffrir, aimer
Je l’aime tant le temps qui reste

Je ne sais plus où je suis né, ni quand
Je sais qu’il n’y a pas longtemps…
Et que mon pays c’est la vie
Je sais aussi que mon père disait :
Le temps c’est comme ton pain…
Gardes-en pour demain…

J’ai encore du pain,
J’ai encore du temps, mais combien ?
Je veux jouer encore…
Je veux rire des montagnes de rires,
Je veux pleurer des torrents de larmes,
Je veux boire des bateaux entiers de vin
De Bordeaux et d’Italie
Et danser, crier, voler, nager dans tous les océans
J’ai pas fini, j’ai pas fini
Je veux chanter
Je veux parler jusqu’à la fin de ma voix…
Je l’aime tant le temps qui reste…

Combien de temps…
Combien de temps encore?
Des années, des jours, des heures, combien ?
Je veux des histoires, des voyages…
J’ai tant de gens à voir, tant d’images…
Des enfants, des femmes, des grands hommes,
Des petits hommes, des marrants, des tristes,
Des très intelligents et des cons,
C’est drôle, les cons, ça repose,
C’est comme le feuillage au milieu des roses…

Combien de temps…
Combien de temps encore ?
Des années, des jours, des heures, combien ?
Je m’en fous mon amour…
Quand l’orchestre s’arrêtera, je danserai encore…
Quand les avions ne voleront plus, je volerai tout seul…
Quand le temps s’arrêtera..
Je t’aimerai encore
Je ne sais pas où, je ne sais pas comment…
Mais je t’aimerai encore…
D’accord ?


La vieille

J’ai pas besoin de vous pour ranger mes vêtements
Partez, vous m’encombrez, dit la vieille, en sautant
Pieds joints sur sa valise, on aurait dit Popeye
Elle avait encore la souplesse des abeilles
Et d’un pas décidé vers la gare Saint-Lazare
Tandis qu’on faisait semblant de pleurer son départ
Elle s’en allait gaiement, son bagage à la main
Avec deux ou trois pauses pour se tenir les reins

J’ai pas besoin de vous dit-elle au contrôleur
Pour porter ma valise, j’en ai pour un quart d’heure
L’hospice est en banlieue, on dit que c’est un château
Où les vieux jouent au scrabble, et aux petits-chevaux
Moi j’ai horreur de ça, comprenez-vous monsieur
Je n’aime que les westerns avec plein de coups de feu
J’ai vu quatorze fois l’« Infernale Chevauchée »
Je vous le raconterais bien mais nous sommes arrivés

J’ai pas besoin de vous dit-elle à l’infirmière
Pour déplier les draps, laissez-moi j’ai à faire
Alors de sa valise, à l’abri des regards
Elle sortit vingt bouteilles d’un célèbre pinard
Descendit au salon où les vieux et les vieilles
Jouaient aux petits-chevaux en se grattant l’oreille
Bonsoir messieurs mesdames je m’appelle Fanchon
L’un de vous n’aurait-il pas un tire-bouchon

J’ai pas besoin de vous dit-elle au médecin
En élevant vers lui son troisième verre de vin
Tandis que les vieillards autour de la pendule
Chantaient à quatre voix la grosse bite à Dudule
Et l’on vit ce spectacle ô combien ravissant
De quatre-vingt gâteux quittant l’établissement
Afin de ratisser les hospices du pays
Arrachant à la mort des moribonds surpris

J’ai pas besoin de vous dit-elle au curée
Qui au chevet d’un vieux s’esquintait à prier
Vous voyez bien que ce cadavre n’est pas mort
S’i ne respire plus par contre il bande encore
Un petit coup de branlette le remettra sur pattes
Comme un coup de manivelle sur une vieille Juva 4
Le prêtre révulsé tombait les bras en croix
Il respirait encore, mais il ne bandait pas

J’ai pas besoin de vous claironnaient tous les vieux
Chaque fois qu’un député voulait s’occuper d’eux
Car vous n’avez pas su vous occuper de nous
À l’âge où nous avions encore confiance en vous
Tous les moyens sont bons pour gagner la coupole
Si les morpions votaient vous seriez la vérole
En tant qu’improductifs nous ne produirons pas
Un imbécile de plus à la tête de l’Etat.


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