Vive la Commune !


En France, le 19ème siècle a connu plusieurs moments révolutionnaires très intenses. Entamé avec la dite révolution française, à partir de 1789 (dont le puissant mouvement insurrectionnel à St-Domingue, à partir de 1791)… ce cycle s’est poursuivi avec la lutte des Canuts à Lyon, en 1831 et 1834, continué par Février et Juin 1848, avec un renouveau des grèves et affrontements vers la fin des années 1860. Des chansons parsèment ces épisodes glorieux. Concentrons-nous sur ce qui va clore ce siècle de luttes, la Commune de Paris. Nous ne ferons pas le tour de toute la bande son de cette formidable lutte révolutionnaire, en 1870-71, à Paris. Revisitons les principales chansons qui nous sont parvenues.

L’une d’elles avait eu énormément de succès, annonçant les révoltes de 1848, Du pain, que Pierre Dupont avait écrite en 1847 et dont le refrain disait : « On n’arrête pas le murmure/Du peuple, quand il dit : J’ai faim/Car c’est le cri de la nature/Il faut du pain ! Il faut du pain ! »

Il y a une autre célèbre chanson, écrite en 1863 par Alexis Bouvier, C’est la canaille, dont le refrain est fièrement repris, de siècles en siècles, par tous ceux qui veulent en finir avec le vieux monde : « C’est la canaille, hé bien, j’en suis ! », revendiquant l’insulte dont nous traitent les possédants quand on se révolte. Une petite ombre patriotique de merde, au dernier couplet, obscurcit un peu la chanson. Dommage. Ecoutons Francesca Solleville nous la chanter:

Le temps des cerises, est écrite en 1866 par Jean-Baptiste Clément. Après la défaite de la Commune, en mai 1871, les communards et tout le prolétariat vont adopter Le temps des cerises comme chant d’espoir pour des temps meilleurs et, avec le même texte, y ajouter l’idée que la révolution n’est pas morte et qu’elle renaîtra. C’est pour cette raison qu’elle sera longtemps interdite par l’Etat français.

Nous vous présentons une savoureuse version franco-allemande, de Wolf Biermann, qui, au début, explique cette histoire à son public:

Les miséreux sont impatients d’en découdre. Eugène Pottier, en 1870, exprime leur sentiment, avec Quand viendra-t-elle ? « Ha, je l’attends, je l’attends/L’attendrai-je encore longtemps ? »

Hé bien non, puisque quelques semaines plus tard « la belle » fait un grand pas en avant.

Le mouvement de contestation radicale de l’ordre établi commence réellement en janvier 1870. Une solution mainte fois éprouvée par la bourgeoisie pour casser un mouvement ascendant… c’est la guerre, avec son cortège de morts, de misère, de patriotisme. C’est ce que fera Napoléon III, en juillet 1870, en déclarant la guerre à l’Allemagne.

Mais la guerre ça ne marche pas. Le mouvement révolutionnaire est trop fort. Au cours de l’été 1870, il y a des émeutes, des barricades, en province comme à Paris, où les manifestants saccagent la Bourse le 6 août, etc.

En Allemagne aussi il y a des mouvements contre la guerre. Une chanson anonyme de cette époque en témoigne, Ich bin Soldat, que nous connaissons grâce au groupe allemand, Zupfgeigenhansel. Ce chant donne de surprenantes perspectives internationalistes : « Retournons dans nos pays/Et libérons nos peuples des tyrans/Car seuls les tyrans doivent faire des guerres/Soldat de la liberté je veux être volontiers. »

Une chanson nous parle du drapeau que notre classe sociale a planté historiquement sur ses nombreuses luttes, Le drapeau Rouge, écrite par Paul Brousse en 1877. Le stalinisme a kidnappé ce symbole, ce drapeau rouge, comme il l’a fait avec toutes les expressions de notre lutte, dont les chansons, pour imposer le capitalisme… repeint en rouge !

Toutes les guerres n’amènent pas à la révolution. Une chanson anonyme (probablement du 18ème siècle)  Le déserteur, montre que le vrai ennemi du prolétariat, c’est sa propre bourgeoisie qui organise l’exploitation, la misère et la guerre : « Il a tiré sur les gendarmes de son pays/Il a tué sans une larme ses ennemis ». La seule alternative à la guerre c’est le défaitisme révolutionnaire.
Voir Déserteurs dans la rubrique Divers.

L’insurgé, écrite par Eugène Pottier vers 1880, montre que l’arme de la critique (Marx, Bakounine et d’autres) est complémentaire de la critique par les armes. Cette chanson est aussi une référence à Auguste Blanqui, qui toute sa vie s’est battu contre le capitalisme et qui le paiera de trente-cinq années d’enfermement.

Le mouvement insurrectionnel de 1870-71 est écrasé en mai 1871, lors de la semaine sanglante.

Le Capitaine « Au mur », écrite par Jean-Baptiste Clément en 1872, décrit les innombrables fusillades de ces jours tragiques.

La semaine sanglante, écrite par Jean-Baptiste Clément en 1871, décrit l’horreur de cette semaine et des deux mois de terreur blanche qui suivirent.

En mai-juin, Eugène Pottier se cache des tueurs versaillais et en profite pour écrire L’internationale, donnant une formidable perspective à l’humanité. Ce chant est vraiment sorti des tripes de la révolution et des millions de travailleurs en lutte en ont fait leur hymne, partout dans le monde… également confisqué par le stalinisme.

La Commune est vaincue, soit. Nos frères ont laissé environ 30.000 cadavres, massacrés pour le fric, le pouvoir et l’oppression. La contre-révolution s’exprime aussi chez certains célèbres écrivains, qui sont enseignés à longueur d’années, en France. Se sont franchement opposés à la Commune : Georges Sand, Flaubert, Leconte de Lisle, Anatole France, Renan, etc., la palme revenant à l’adorateur de la misère Emile Zola.

Mais la révolution n’est jamais totalement écrasée. Les chansons sont là pour nous rappeler nos luttes mais aussi pour donner des perspectives, tirer des leçons, recommencer l’ouvrage. C’est pourquoi l’infatigable Jean-Baptiste Clément écrit, en 1884, Aux loups, véritable document qui dénonce les manigances de la classe dominante, ainsi que le mythe républicain : « Il faut payer l’air qu’on respire/Payer, payer, toujours payer/On gruge comme sous l’empire/Le paysan et l’ouvrier/Et quand l’ouvrage manque/C’est du plomb qu’on nous flanque… Eh ohé les gens de chez nous/Au loup, au loup.» Voir Aux loups dans la rubrique Analyses.

Eugène Pottier écrit, lui,  en 1886, Elle n’est pas morte.

La lutte de classe ne s’arrêtera qu’avec l’abolissement du capitalisme. Vers la fin des années 1880, quelques révolutionnaires se reprennent et tentent d’insuffler une autre dynamique que la résignation, consécutive aux massacres de mai 1871. Ils se nomment souvent anarchistes-communistes.

Trois chanson d’esprit communard voient le jour : en 1886, Sébastien Faure, avec La Révolte, Jules Jouy, avec Le tombeau des fusillés, en 1887, et Charles d’Avray, en 1901, avec Le triomphe de l’anarchie : « Tu veux bâtir des cités idéales/Détruis d’abord les monstruosités /Gouvernement, caserne, cathédrale/Qui sont pour nous autant d’absurdités. »

La Commune de Paris résonnera dans le monde entier dans chaque cœur en résistance, en lutte, en révolution. En 1968, Jean-Edouard Barbe écrit Versaillais, Versaillais : « Versaillais, Versaillais/Vous avez fusillé le cœur d’une révolution/Vous l’avez jetée en prison/Mais il reste à Paris, l’esprit des insurgés. »

En 1971, l’album La Commune en chantant présente 45 chansons de l’époque, dont nous avons tiré celles présentées plus haut.

Une dernière, pour la route, Jean Misère, écrite, en 1880, par Eugène Pottier, et chanté ici par Marcel Mouloudji :

Vive la Commune !

En annexe, une nouvelle qu’un camarade nous a envoyée, La couleur de l’orage !


Paroles

La canaille

Dans la vieille cité française
Existe une race de fer
Dont l’âme comme une fournaise
A de son feu bronzé la chair.
Tous ses fils naissent sur la paille,
Pour palais ils n’ont qu’un taudis. C’est la canaille, et bien j’en suis.

Ce n’est pas le pilier du bagne,
C’est l’honnête homme dont la main
Par la plume ou le marteau
Gagne en suant son morceau de pain.
C’est le père enfin qui travaille
Des jours et quelques fois des nuits. C’est la canaille, et bien j’en suis.

C’est l’artiste, c’est le bohème
Qui sans souffler rime rêveur,
Un sonnet à celle qu’il aime
Trompant l’estomac par le cœur.
C’est à crédit qu’il fait ripaille
Qu’il loge et qu’il a des habits. C’est la canaille, et bien j’en suis.

C’est l’homme à la face terreuse,
Au corps maigre, à l’œil de hibou,
Au bras de fer, à main nerveuse,
Qui sort d’on ne sait où,
Toujours avec esprit vous raille
Se riant de votre mépris. C’est la canaille, et bien j’en suis.

C’est l’enfant que la destinée
Force à rejeter ses haillons
Quand sonne sa vingtième année,
Pour entrer dans vos bataillons.
Chair à canon de la bataille,
Toujours il succombe sans cris. C’est la canaille, et bien j’en suis.

Ils fredonnaient la Marseillaise,
Nos pères les vieux vagabonds
Attaquant en 93 les bastilles
Dont les canons
Défendaient la muraille
Que d’étrangleurs ont dit depuis C’est la canaille, et bien j’en suis.

Les uns travaillent par la plume,
Le front dégarni de cheveux
Les autres martèlent l’enclume
Et se saoulent pour être heureux,
Car la misère en sa tenaille
Fait saigner leurs flancs amaigris. C’est la canaille, et bien j’en suis.

Enfin c’est une armée immense
Vêtue en haillons, en sabots
Mais qu’aujourd’hui la France
Appelle sous ses drapeaux
On les verra dans la mitraille,
Ils feront dire aux ennemis : C’est la canaille, et bien j’en suis.


Ich bin Soldat.

Ich bin Soldat, doch bin ich es nicht gerne,
Als ich es ward, hat man mich nicht gefragt.
Man riss mich fort, hinein in die Kaserne,
Gefangen ward ich, wie ein Wild gejagt.
Ja, von der Heimat, von des Liebchens Herzen
Musst’ ich hinweg, und von der Freunde Kreis.
Denk ich daran, fühl’ ich der Wehmut Schmerzen,
Fühl’ in der Brust des Zornes Glut so heiß.

Ich bin Soldat, doch nur mit Widerstreben,
Ich lieb ihn nicht, den blauen Königsrock.
Ich lieb es nicht, das blut’ge Waffenleben,
Mich zu verteid’gen, wär’ genug ein Stock.
O sagt mir an, wozu braucht ihr Soldaten?
Ein jedes Volk liebt Ruh’ und Frieden nur.
Allein aus Herrschsucht und dem Volk zum Schaden
Lasst ihr zertreten, ach, die gold’ne Flur!

Ich bin Soldat, muss Tag und Nacht marschieren,
Statt an der Arbeit muss ich Posten steh’n,
Statt in der Freiheit muss ich salutieren
Und muss den Hochmut frecher Burschen seh’n.
Und geht’s ins Feld, so muss ich Brüder morden,
Von denen keiner mir zuleid was tat,
Dafür als Krüppel trag’ ich Band und Orden,
Und hungernd ruf ich dann: Ich war Soldat!

Ihr Brüder all’, ob Deutsche, ob Franzosen,
Ob Ungarn, Dänen, ob vom Niederland,
Ob grün, ob rot, ob blau, ob weiß die Hosen,
Gebt euch statt Blei zum Gruß die Bruderhand!
Auf, lasst zur Heimat uns zurückmarschieren,
Von den Tyrannen unser Volk befrei’n,
Denn nur Tyrannen müssen Kriege führen,
Soldat der Freiheit will ich gerne sein.

Je suis soldat.

Je suis soldat, mais pas volontiers
Pour le devenir, on ne m’a pas demandé mon avis
On m’a arraché et jeté dans la caserne
J’étais prisonnier, chassé comme un gibier
Oui, mon pays natal, le cœur de ma chérie
J’ai du quitter, et le cercle de mes amis
Quand j’y pense, je ressens la douleur de la mélancolie
Je ressens dans la poitrine la braise si brûlante de la colère.

Je suis soldat, mais seulement par contrainte
Je ne l’aime pas la tunique bleue royale
Je ne l’aime pas la vie sanglante des armes
Pour me défendre j’avais assez de mon bâton
Oh, dis-moi à quoi leur servent ces soldats ?
Les peuples n’aiment que le calme et la paix.
Seule leur soif de pouvoir et des dégâts au peuple
Les font détruire les champs d’or !

Je suis soldat, je dois marcher jour et nuit
Au lieu de travailler, je dois monter la garde
En guise de liberté, je dois saluer
Et je dois voir l’orgueil des sales types
Et sur les champs de bataille tuer mes frères
Qui ne m’avaient rien fait
Pour cela comme un invalide je porte ruban et décoration
Et affamé je crie alors : j’étais soldat!

A vous tous, frères : allemands, français
Hongrois,  danois ou hollandais
Au pantalon vert, rouge, bleu ou blanc
Donnez-vous une main fraternelle plutôt que du plomb
Retournons dans nos pays
Et libérons nos peuples des tyrans
Car seuls les tyrans doivent faire des guerres
Soldat de la liberté je veux être volontiers.


Versaillais, Versaillais

L’hiver 71, c’est l’hiver du chaos
L’hiver de la défaite devant les Pruscos
L’hiver de la souffrance et l’hiver de la faim
L’hiver des collabos, des faux républicains
Il commence à fleurir des cocardes écarlates
Et bientôt dans la rue, le cri du peuple éclate.

Versaillais, Versaillais,
Vous avez fusillé le cœur d’une révolution
Vous l’avez jetée en prison
Mais il reste à Paris, l’esprit des insurgés.

Un matin tout Paris entre en insurrection
Et Paris doit lutter contre la réaction
Etudiants, ouvriers, armez vos chassepots
Du haut des barricades agitez vos drapeaux
Agitez vos drapeaux, qu’les versaillais canonnent
Agitez un mouchoir rouge du sang d’un homme.

Versaillais, Versaillais,
Vous avez fusillé le cœur d’une révolution
Vous l’avez jetée en prison
Mais il reste à Paris, l’esprit des insurgés.

Avec la cruauté d’une bête sauvage
Thiers a tué la Commune en un rouge carnage
Derrière les tombes et les croix d’un cimetière
A 10 contre 200 les révolutionnaires
Les derniers fédérés contre un mur sont tombés
Ne murmurant qu’un mot, le mot fraternité.

Versaillais, Versaillais,
Vous avez fusillé le cœur d’une révolution
Vous l’avez jetée en prison
Mais il reste à Paris, l’esprit des insurgés.

Jean Misère

Décharné, de haillons vêtu,
Fou de fièvre, au coin d’une impasse,
Jean Misère s’est abattu,
Douleur, dit-il, n’es-tu pas lasse ?

Refrain :
Ah mais ! Ah mais !
Ca ne finira donc jamais ? (bis)

Pas un astre et pas un ami,
La place est déserte et perdue,
S’il faisait sec j’aurais dormi,
Il pleut de la neige fondue !

Est-ce la fin, mon vieux pavé ?
Tu vois, ni gîte, ni pitance.
Ah ! La poche au fiel a crevé,
Je voudrais vomir l’existence.

Je fus bon ouvrier tailleur,
Vieux, que suis-je, une loque immonde,
C’est l’histoire du travailleur,
Depuis que notre monde est monde.

Maigre salaire et nul repos,
Il faut qu’on s’y fasse ou qu’on crève,
Bonnets carrés et chassepots,
Ne se mettent jamais en grève.

Malheur, ils nous font la leçon,
Ils nous prêchent l’ordre et la famille,
Leur guerre a tué mon garçon,
Leur luxe a débauché ma fille.

De ces détrousseurs inhumains,
L’Eglise bénit les sacoches,
Et leur Bon-Dieu nous tient les mains,
Pendant que l’on vide nos poches.

Un jour le soleil s’est éclairé,
Le soleil a lui dans mon bouge,
J’ai pris l’arme d’un Fédéré,
Et j’ai suivi le drapeau rouge.

Mais par mille, on nous coucha bas,
C’était sinistre au clair de lune,
Quand on m’a retiré du tas,
J’ai crié « Vive la Commune ! ».

Adieu, martyrs de Satory !
Adieu, nos châteaux en Espagne !
Ah nous mourons, ce monde est pourri,
Quittons-le comme on quitte un bagne.

A la morgue on coucha son corps,
Et tous les jours, dalles de pierre,
Vous supportez de nouveaux morts,
Les otages de la misère.


La couleur de l’orage.

Paris, faubourg Saint-Antoine. Vendredi 26 mai 1871. Sept heures du matin. La barricade située à l’angle des rues d’Aligre et Lacuée se dessine au loin.

L’instant d’avant la charge, les soldats de Thiers sont massés, attentifs, las. Leur uniforme bleu tranche avec la désolation de l’endroit, le gris des maisons défoncées, les pavés jonchés de gravats, les… tout à coup, juste avant que l’ordre ne parvienne, un coup de feu, isolé, isole un homme qui s’affaisse mollement, défaisant les rangs, et lâche son fusil et vient mourir par terre. Surpris.

On s’affaire, retire le corps, cherche à retardement à se planquer, parle bas, regarde par en-dessous le capitaine, et puis par réflexe la barricade d’où est parti le coup.
– Bon dieu, comment font-y pour viser si bien, d’aussi loin?

Le bruit mat de la détonation s’est perdu, répandant l’anxiété. On reforme les rangs, en silence, tassé, attendant l’ordre d’attaque.

De l’autre côté de la barricade, la défendant, le tireur abaisse son fusil, le caresse du regard, puis de la main, sourit à son voisin ébahi, calme, les yeux dans les nuages… semblant sommeiller, n’était le sang qui salit son visage. Parle lentement.
– Joli coup, frangin. Chapeau !
– Non, Chassepot !

La barricade est haute de trois mètres, solide car composée de troncs d’arbres enchevêtrés et de sacs de terre qui bloquent les balles ennemies. Elle barre l’accès à la Bastille, à Belleville, aux derniers restes du Paris insurgé. Une barrière stratégique. Un drapeau rouge, déchiré, flotte à son sommet.

Lui faisant face, les soldats du 23ème Bataillon de Chasseurs à pied observent. Beaucoup de pensées voltigent, sombres : qu’on en finisse, bon dieu… pourvu que je m’en sorte… des enragés, ces communeux… c’est pas ce qu’on m’avait dit… saleté d’anarchistes… ah, si, derrière nous, y avait pas les gendarmes…

Le canon du Chassepot fume encore que déjà il s’abaisse doucement vers une prochaine cible, quelque deux cent mètres plus loin. Il caresse sa proie, la choisit comme un fruit à l’étal, la jauge pour sa qualité préférée, l’imprudence. Le canon est un trait d’union entre le tireur et l’élu. Union intime le temps de l’évaluation. Et de cette intimité, non partagée mais réelle, naîtra, comme par inadvertance, la mort.

Ca y est, son jeune ami, dit Faisan, bien calé contre lui, l’homme a fait son choix. Il ajuste son tir. Aussitôt sa respiration s’apaise. Ses gestes deviennent lents, sûrs, fluides. Ses pensées s’échappent, laissant libre l’espace entre lui et sa victime. Dont le temps est compté… au ralenti. Et cet incroyable calme, cette certitude, cette sérénité se transmettent au fusil, à la balle, à la dérisoire distance qui ne devient plus un obstacle, mais une simple péripétie, un épisode du drame. La détente est pressée et avant que le bruit n’atteigne ses sens, le tireur sait que, de nouveau, il a fait mouche. Pan!

Là-bas, on s’affole, on crie, des bribes de mots lui parviennent: -anon, -bulance, -de dieu… Jean Duchemin, dit le Lycéen, quinze ans, vient de tuer son deuxième Versaillais de la matinée.
– Tu vois, Faisan, encore un qui n’aura plus mal aux dents!

« Faisan », parce qu’il porte une plume de faisan à sa veste, un fétiche. La caresse souvent, rêveur. « Le Lycéen », parce qu’il a des lettres, qu’il est en rupture de famille, et qu’il sait écrire, lui.
– Dis, Lycéen, pourquoi t’es toujours fringué en noir ?
– C’est la couleur de l’orage.
– Ah, bon.

Faisan est né de la rue, il en fait partie, au même titre que les pavés, façon caniveaux. Tout, absolument tout, le sépare du Lycéen. Chétif, goguenard, sans espoirs, sans qualification, menteur, effronté, trop faible pour être bagarreur, trop maigre pour être crédible, insouciant, Faisan voue une admiration irraisonnée à son ami lettré. Celui-ci, longiligne, secret, décidé, voire têtu, romantique, plein d’espérances, capable de choix francs et entiers… s’est jeté dans l’aventure communarde par volonté consciente, politique. Le hasard s’est permis de les mettre en contact. Depuis, ils ne se quittent plus.

Le Lycéen est tireur d’élite aux Vengeurs de Flourens, le seul corps-franc digne de sa révolte. Faisan, qui n’a jamais connu d’enfance, émarge, lui, aux Turcos de la Commune, un bataillon de pupilles. La mince solde de trente sous du Fédéré leur assure le nécessaire, Faisan s’occupe du surplus.
– L’corbak, c’est duraille comme barbaque.
– Mais non, Faisan, c’est parce que tu le cuis trop.
– J’préfère le lapin d’gouttière, parole.

En août 1870, ils sont de toutes les manifestations contre l’Empire. Le 4 septembre, dans la foule tumultueuse, ils envahissent le Palais-Bourbon. Le 31 octobre, ils suivent Blanqui, l’idole des faubourgs. Le 22 janvier 1871, ils bravent les balles catholiques et bretonnes des Mobiles de Trochu. Pendant l’hiver, au marché noir, ils vendent du corbeau, du chat, du chien, du rat… tant qu’il y en a ! Ils naviguent entre petites combines et grandes privations, jusqu’en février, quand les pillages de bois de chauffe et d’armureries se généralisent. C’est le 20 février qu’ils récupèrent le Chassepot, dernier cri en matière de fusil, dans une armurerie des Champs-élysées. Puis c’est le 18 mars, Montmartre, la victoire ! Puis la sortie désespérée sur Versailles du 3 avril, la débâcle. Puis le 21 mai, la semaine sanglante, la défaite !

Le capitaine est un officier arrogant. La vie d’un homme n’a pas de consistance pour lui. Il brandit haut et clair son sabre au-dessus de la soldatesque ! Il se hisse, il dépasse, sa grandeur étouffe dans le miasme de cette multitude obéissante, uniforme, il se hisse encore et se monte du col… et la balle le fauche en plein moment crucial, celui qu’il affectionne tant, lancer ses hommes à la tuerie… ses petits soldats de plomb, de chair et de peur, les lancer à la vengeance, car, pour lui, il s’agit bien de venger l’empereur. Les soldats en sont interloqués. Certains envisagent déjà la retraite, en ordre. D’autres attendent des ordres. Enfin, on évacue l’officier inutile, à l’état de cadavre réduit, comme les autres, comme tout le monde.

Il y a un moment de grâce. Pas d’injure pour maudire le communard à l’œil clair. Juste un répit, avant l’attaque… qui aura lieu, on le sait bien. Un petit malin reprend la réplique, lui donne un sens nouveau :
– Comment font-y pour si bien viser ?

Tous ont compris qu’il n’y avait plus grand-monde en face… à part ce satané fusil. Les idées se font confuses : le prochain coup, c’est pour qui ?… ces bon dieu d’rouges, de partageux… oui, mais Thiers, il partage, lui ?… deux jours que j’ai pas dormi… il paraît qu’ils font sauter les barricades au moment où… ah, si, derrière nous…

Le Lycéen a de nouveau un sourire de satisfaction, fier de son coup : un officier !
– … l’as dégommé ?
– Oui, Faisan, effacé, le gradé.
– Parole, Lycéen, ya la Faucheuse qui m’fait de l’œil…
– Envole-toi, Faisan, je m’occupe de tout. On se fera un repas, ce soir, tu m’en diras des nouvelles !
– … -u pinard ?
– Oui, et du bon. Celui que ces messieurs boivent dans le cristal. Celui que des mains laborieuses ont fabriqué et ne peuvent goûter. Celui qui coule de nos plaies… dans ces salons dorés qui résonnent des mots ordures : populace, gueux, saignée salutaire, bataillons fidèles, canonnades, capitaine untel, restaurer ordre, pas de pitié…
– T’as la jactance fine, tézigue.
– Oui, et je tire bien aussi.

Plus loin, un ouvrier, blouse et casquette, semble incrusté à la barricade depuis 1848. Son regard est tourné vers l’ennemi de classe. Ses mains reposent sur ses genoux. Son corps est immobile. Sa pipe… éteinte. A ses côtés, une femme gît dans une pose théâtrale, visage tourné vers le ciel, cou tendu, le bras droit grand ouvert et le gauche replié. L’Agonie de la Révolution ! Sa main gauche crispe son chemisier, rouge de son sang, qu’elle s’apprête à brandir avec férocité et joie… sans cette balle ennemie qui a férocement rabattu sa joie, hier, jeudi 25 mai, en plein soleil.
– Tu vois, Faisan, c’est pour ce drapeau que tu t’es battu.

Mais Faisan ne répond plus qu’un vague -ommune, et se détend, se réconforte au Lycéen, s’envole au-dessus des lois, au-dessus de la privation, sa vieille copine, au-dessus des gendarmes, au-dessus de sa vie sordide, car maintenant il vole !

Il n’y a plus personne de vivant derrière la barricade que le Lycéen, seul avec son Chassepot. Tout à coup, on entend une série de détonations et le drapeau rouge s’effondre, pour la dixième fois peut-être, depuis deux jours qu’il nargue les chiens enragés.

– Pauvres griffetons, ce bout de tissu vous fait donc si peur ? Mais il n’a de prix qu’à nos yeux, et nos yeux sont tournés vers le futur… vous, vous ne savez que tirer, tirer vers le passé, vers le vieux monde, vers la soumission à l’ordre établi. Hein, Faisan, toi et moi, on est mandatés par l’avenir ! Nous venons d’un monde meilleur, nous, sans faim ni envie, sans richesse honteuse, ni misère fangeuse… c’est pas bien parlé, ça Faisan ? Tu moufftes tchi, mais tu m’escourdes, hein, oui ? Tiens, je te l’offre, cézigue ! Faîtes parler la poudre !

Le cadeau, c’est un maçon des fortifs, transformé en Versaillais à coup de picrate et d’ordres hurlés à tout va, et de menaces, et de discours ronflants et d’encasernements, et d’exercices à n’en plus finir et de solde augmentée, de promesses… et d’habitude d’obéir aussi. Le cadeau ne tirait pas de gaieté de cœur sur ses frères de condition, mais il avait une famille à nourrir, lui… hein, eux aussi, oui, mais… enfin bref, il était là et quand c’est parti, ben pour faire machine arrière, macache ! Il est mort en jappant un petit cri de surprise d’être la cible de tant d’acharnement, de tant d’injustice, parce que, lui, justement, lui, il allait retourner à ses murs et à ses gosses et à sa bourgeoise, il allait retourner à la vie civile, il l’avait promis, Thiers.

Faisan, bouche ouverte, dort contre le Lycéen, dans une quasi étreinte. Il n’a jamais été aussi heureux.

Le Chassepot pointe son doigt d’acier vers les militaires, dont il balaie les rangs, lentement, méthodiquement. Le Lycéen, attentif, attend la charge, qui tarde, qu’il retarde, obstacle vivant au déroulement de feu et de fer que le parti de l’ordre va imposer à ces communards qui entravent la marche du Progrès Humain, celui du profit, de la Bourse et des orgies impériales. Vous me tuerez sûrement, mais qui va l’payer de sa misérable vie ? Au suivant !

Il sait qu’il n’a plus que quelques instants, avant de… faut-il abandonner Faisan, s’enfuir dans les ruines de la Commune de Paris, donner à penser à l’ennemi qu’il a gagné ?
– Tu sais, Faisan, j’ai toujours eu pitié de ma mère. Sa servilité devant mon père. Mon dab avait déjà tracé toute ma carrière… sans jamais m’embrasser. La politesse et la propreté, ça c’était des valeurs ! Oh, mon p’tit pote, t’as jamais pesé aussi lourd. Tu sais, ils n’osent pas lever la tête, maintenant… Oui, t’as raison, ils ont l’habitude.

Les Versaillais, dans un cri unanime, foncent soudainement et investissent la barricade. Dans cette course folle de terreur et de fatigue, dérape, grimace et trébuche et meurt un dernier uniforme, happé dans son élan par une balle du Chassepot rebelle. Les soldats tirent tant et tellement de balles rageuses qu’ils n’entendent pas le dernier souhait de l’adolescent, chuchoté :
– Vive la Commune !


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