Farandole des pauv’s ‘tits fanfans morts


Jehan-Rictus a produit deux recueils de poèmes, l’un Les soliloques du pauvre, en 1895, et l’autre Le Cœur populaire, en 1914. C’est dans ce dernier que figure cette saisissante Farandole des pauv’s ’tits fanfans morts.

En 1987, Ricet Barrier met en musique, de façon magistrale, ce poème… initiative étonnante par rapport à son répertoire plus… conventionnel, dirons-nous ! Cependant il ne chante pas toute la chanson et ce qu’il laisse de côté est, par hasard ?, le plus subversif.

Les passages enlevés du poème, qui fait parler les petits miséreux, disent qu’ils ne veulent pas être soldats pour tuer d’autres enfants ou réprimer des manifestants, et qu’ils pissent sur les prisons…

Jehan-Rictus qui savait de quoi il parlait, ayant eu une enfance malheureuse, possède l’art de décrire, on souffre visuellement avec ces gamins écrabouillés de misère.

La Farandole des pauv’s ’tits fanfans morts dépasse le ton plaintif, et, comme souvent chez le Jehan-Rictus d’avant-14, l’invective sociale n’est pas loin : « On s’en fout de la République » et ça n’est pas banal !

Peu importe aux pauvres sous quel régime ils crèvent. Coluche le disait : « Ils sont contents les pauvres de savoir qu’ils vivent dans un pays riche ! »

La misère ouvrirait-elle les yeux ? Si cela suffisait, il y a longtemps qu’on en aurait fini avec le vieux monde. Mais les gueux restent cependant un danger pour l’ordre établi. Ils sont mêmes LE danger pour les possédants. La misère est un aiguillon pour la révolte, un ingrédient compris dans la société du dépouillement, de la dépossession, de l’humiliation.

En 2017, le rappeur Vîrus donne une nouvelle dimension aux textes de Jehan-Rictus, dont on savourera à l’envi l’argot et le français torturé.


Paroles

Nous, on est les pauv’s tits fan-fans,
les p’tits flaupés, les p’tits foutus
à qui qu’on flanqu’ sur le tutu :

les ceuss’ qu’on cuit, les ceuss’ qu’on bat,
les p’tits bibis, les p’tits bonshommes,
qu’a pas d’bécots ni d’suc’s de pomme,
mais qu’a l’jus d’triqu’ pour sirop d’gomme
et qui pass’nt de beigne à tabac.

Les p’tits vannés, les p’tits vaneaux
qui flageol’nt su’ leurs tit’s échâsses
et d’ qui on jambonn’ dur les châsses :

les p’tits salauds, les p’tit’s vermines,
les p’tits sans-cœur, les p’tits sans-Dieu,
les chie-d’-partout, les pisse-au-pieu
qu’il faut ben que l’on esstermine.

Nous, on n’est pas des p’tits fifis,
des p’tits choyés, des p’tits bouffis
qui n’ font pipi qu’ dans d’ la dentelle,
dans d’ la soye ou dans du velours
et sur qui veill’nt deux sentinelles :
Maam’ la Mort et M’sieu l’Amour.

Nous, on nous truff’ tell’ment la peau
et not’ tit’ viande est si meurtrie
qu’alle en a les tons du grapeau,
les Trois Couleurs de not’ Patrie…

Qué veine y z’ont les z’Avortés !
Nous, quand on peut pus résister,
on va les retrouver sous terre
ousqu’on donne à bouffer aux vers.
Morts ou vivants c’est h’un mystère,
on est toujours asticotés !

Nous, pauv’s tits fan-fans d’assassins,
on s’ra jamais les fantassins
qui farfouillent dans les boïaux
ou les tiroirs des Maternelles
ousqu’y a des porichinelles !

Car, ainsi font, font, font
les petites baïonnettes
quand y a Grève ou Insurrection,
car ainsi font, font, font
deux p’tits trous…. et pis s’en vont.

Nous n’irons pas au Bois, non pus
aux bois d’ Justice… au bois tortu,
nous n’irons pas à la Roquette !

Et zon zon zon… pour rien au monde,
Et zon, zon, zon, pipi nous f’sons
et barytonnons d’ la mouquette
su’ la Misère et les Prisons.

Nous, pauv’s tits fan-fans, p’tits fantômes !
Nous irions ben en Paladis
si gn’en avait z’un pour les Mômes :

Eh ! là, yousqu’il est le royaume
des bonn’s Nounous à gros tétons
qui nous bis’ront et dorlott’ront ?

Car « P’tit Jésus » y n’en faut pus,
lui et son pat’lin transparent
ousqu’on r’trouv’rait nos bons parents,

On am’rait mieux r’venir d’ son ciel
dans h’eun’ couveuse artificielle !

Gn’y en a qui dis’nt que l’ Monde, un jour,
y s’ra comme un grand squar’ d’Amour,
et qu’ les Homm’s qui vivront dedans
s’ront d’ grands Fan-fans, des p’tits Fan-fans,
des gros, des beaux, des noirs, des blancs.

Chouatt’ ! Car sans ça les p’tits pleins-d’-giffes
pourraient ben la faire à la r’biffe ;
quoique après tout, on s’en-j’-m’en-fous
pisqu’on sait ben qu’un temps viendra
où qu’ Maam’ la Mort all’ mêm’ mourra
et qu’ pus personne y souffrira !

Mais en guettant c’te bonn’ nouvelle
sautez, dansez, nos p’tit’s cervelles ;
giclez, jutez, nos p’tits citrons.

Aign’ donc, cognez ! On s’ fout d’ la Vie
et d’ la Famill’ qui nous étrille,
et on s’en fout d’ la République
et des Électeurs alcooliques
qui sont nos dabs et nos darons.

Nous, on est les pauv’s tits fan-fans,
les p’tits flaupés, les p’tits fourbus,
les p’tits fou-fous, les p’tits fantômes,
qui z’ont soupé du méquier d’ môme

qui n’en r’vienn’nt pas… et r’viendront plus.

 


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