Espagne 36 : révolution, contre-révolution et chansons.


Il est très important de se souvenir de nos luttes passées. Celle qui s’est déroulée en Espagne, en 1936-37, restera à jamais gravée dans nos cœurs. La générosité des révolutionnaires espagnols a bien failli renverser le vieux monde, c’est pourquoi toutes les forces contre-révolutionnaires se sont liguées contre eux, des fascistes aux stalinistes, en passant par l’anarchisme officiel.

Il nous reste des traces chantées de cette période révolutionnaire. Tentons d’en faire le tour et commençons par un chant anonyme, Amarrado a la cadena (Rivé à la chaîne) :

En Espagne, au début du 20ème siècle, comme partout, l’exploitation est inhumaine, la répression des luttes, impitoyable. Passons rapidement en revue quelques mouvements insurrectionnels, au 19ème siècle:

– A partir de 1808, il y a une immense résistance contre les armées napoléoniennes, venues envahir l’Espagne.

Tres de Mayo – Goya

– Puis les insurrections s’enchaînent : Madrid 1834, Barcelone 1842 et 1855 ; dans les années 40, les carbonari s’organisent secrètement et fomentent plus d’une insurrection : 1857 en Andalousie, 59 en Estrémadure, 61 à Loja, 67 à Montilla. En 1873, la première République espagnole est proclamée et la reine Isabelle II exilée. Aux Républicains maintenant de réprimer les luttes sociales. Justement l’occasion leur en est donnée avec le soulèvement dit cantonaliste, en 1873-74.

– Après la Commune de Paris en 1870-71, la plupart des révolutionnaires se désignent un peu partout dans le monde comme socialistes révolutionnaires ou carrément anarchistes-communistes… alors que les faux socialistes, les démagogues, les opportunistes, etc., se désignent plus volontiers comme démocrates. En Espagne, dans les années 1870, les révolutionnaires, ceux qui veulent en finir avec le vieux monde, sous quelque bannière que ce soit, sont, comme en Russie, contraints à la clandestinité. L’appellation Mano negra fait débat sur son origine : utilisée par nos camarades et puis après par l’Etat comme épouvantail pour criminaliser un mouvement insurrectionnel ? L’Etat a de tout temps utilisé cette tactique. Bref, leurs actions clandestines sont en lien avec les résistances et les luttes dans les campagnes. La répression est terrible. Souvenons-nous que les condamnés à mort sont tués via le vil garrot, cet immonde instrument de torture, qui écrase lentement le cou du condamné.

– Les luttes continuent, plus ou moins fortes, Jerez en 1892, Barcelone en 1893, etc.

Une chanson décrit la misère et son refus, En la plaza de mi pueblo (Sur la place de mon village), chanson anonyme, collectée et enregistrée en 1931 par Federico Garcia Lorca (assassiné par les franquistes en 1936) :

 

Si beaucoup de chansons de lutte sont anonymes, c’est pour protéger leurs auteurs qui, sinon, en paieraient le prix fort : prison, amende, exécution.

La violente grève des métallurgistes, à Barcelone, en 1902, préfigure la célèbre Semaine rouge en 1909, dans toute l’Espagne, mais surtout à Barcelone. Ce mouvement insurrectionnel avait démarré contre la guerre au Maroc. Des barricades, des fusillades, plus d’une centaine de morts, des milliers de blessés et d’emprisonnés. L’armée mettra une semaine à imposer l’ordre. Mais plus d’une église ont brûlé : on comptera 112 édifices publics incendiés, dont 80 religieux ! Le prolétariat révolutionnaire cible le clergé en tant que propriétaire terrien et tortionnaire des corps et des esprits. La plupart des écoles sont tenues par les prêtres. La haine contre l’Eglise se comprend aisément.

Si la CNT (Confédération nationale du travail), créée en 1910, est, en tant qu’institution, un organe de conciliation des classes, en son sein, de nombreux militants ont une démarche tournée vers la contestation, la résistance, le combat social. Les adhérents seront un million et demi en 1936. Ce courant, dit anarcho-syndicaliste, tire ses influences de l’AIT, l’Association Internationale des Travailleurs, créée en 1864.

Une chanson, de nouveau anonyme, du 19ème siècle, est considérée comme l’hymne de la CNT, Hijos del pueblo (Fils du peuple), ici dans l’une de ses multiples versions :

Il y a un autre grand syndicat, en Espagne, encore plus collaborationniste celui-là, c’est L’UGT (Union Générale des Travailleurs), créée en 1888, et qui est lié au PSOE (Parti Socialiste Ouvrier d’Espagne).

En réponse à la force de la lutte de notre classe, s’ouvre, à partir de 1919, une période de répressions extrêmement brutales et nombre de militants ouvriers sont tout simplement éliminés physiquement, par des tueurs à gage, payés par le patronat espagnol. C’est ce qui est connu comme le pistolérisme. Alors notre classe sociale réagit et s’organise. Sont créés des « groupes d’action » dont les plus notoires s’appellent Los Justicieros, en 1920, qui deviendra Los Solidarios, en 1922 et Nosostros, en 1931. Les révolutionnaires anarchistes à l’origine de ces groupes rendent coup pour coup aux tueurs patronaux… coups de feu, bien entendu !

Une chanson raconte la geste de ces pistoleros révolutionnaires, Historia de tres amigos (Histoire de trois amis), écrite dans les années ’60 par Chicho Sánchez Ferlosio :

Ascaso mourra sur les barricades de juillet 1936, Durruti, lors de la bataille de Madrid, en novembre 1936… et Garcia Oliver deviendra ministre de la justice !

En 1923, le général Primo de Rivera prend le pouvoir et instaure un régime de terreur. Les prisons se remplissent, le mécontentement grandit. La CNT est interdite et nombre de militants passent à la clandestinité.

Durant les années vingt, partout dans le monde, la contre-révolution est occupée à liquider les derniers vestiges des mouvements révolutionnaires de cette puissante vague de luttes mondiale, dynamisée par Février 1917, en Russie. Ainsi, qu’on les appelle fasciste, stalinien ou républicain, ces régimes doivent remettre la classe ouvrière au boulot et liquider les diverses expressions révolutionnaires. C’est ce contre quoi, par exemple, résistaient les camarades de Los Solidarios.

En 1927, est créé la FAI (Fédération Anarchiste Ibérique) qui cristallise l’activité de militants qui assument la réponse violente ouvrière.

Une autre chanson a été emblématique de 1936, il s’agit de A las barricadas (Aux barricades). Cette chanson se chante sur l’air de La Varsovienne… chant de résistance polonais, au début du 19ème siècle, qui a lui-même une longue histoire. En tout cas, les paroles de la version que nous proposons ont été publiées, en novembre 1933, dans la revue anarcho-syndicaliste Tierra y Libertad de Barcelone :

Mais le régime de fer de Primo de Rivera n’arrive pas à endiguer la colère des exploités espagnols ! La bourgeoisie, dans son immense souplesse, va rejouer alors la carte républicaine. Le roi Alphonse XIII abdique, Primo de Rivera est renversé et en 1931, la deuxième République est proclamée. Les régimes changent, mais la misère et l’exploitation continuent. Commentaire d’un prolétaire : « La République c’est le même chien avec un nouveau collier. » Les luttes renaissent de plus belle : par exemple à Llobregat, à Barcelone, à Séville. A chaque fois la réponse républicaine est la même : exécutions, prisons, déportations.

La tentative de coup d’Etat du colonel Sanjurjo, en août 1932, va servir de repoussoir à l’Etat républicain avec le raisonnement suivant : voyez ce qui vous attend si vous ne soutenez pas la République ! Laquelle République ne va pas tarder à montrer son vrai visage, en janvier 1933, avec le massacre de Casas Viejas, petit village d’Andalousie qui avait osé attaquer la caserne locale : toute la population est massacrée, femmes et enfants compris !

En trois ans, la répression directe des luttes fait 400 morts et neuf mille prisonniers ! De nouvelles élections, en novembre 1933, donnent la majorité à la droite, avec un gouvernement Lerroux, soutenu par l’extrême-droite, dont la célèbre CEDA (Confédération espagnole des droites autonomes) de Gil Roblès. Premier fait d’arme de ce gouvernement, l’écrasement sanglant de l’insurrection des ouvriers anarchistes de Saragosse, en Aragon, en décembre 1933.

Pour contrer la droite, les partis de gauche créent une Alliance Ouvrière, qui préfigure le futur Front populaire. Cette opposition politicarde servira l’Etat capitaliste qui a besoin de ce spectacle de radicalité pour se maintenir. La situation sociale est bouillante, partout en Espagne, et les grèves se succèdent, qui tendent à devenir insurrectionnelles.

Arrêtons-nous un instant pour écouter une chanson écrite à cette époque et qui dénonce les violences policières. Il s’agit de Arroja la bomba ! (Jette la bombe !). Voici un commentaire trouvé sur internet, à propos de cette chanson :
« La légende dit qu’elle a été composée en 1932 dans une cellule du quartier général de la police à Barcelone par un camarade anarchiste nommé Aznar Aragon, en réponse aux interrogatoires brutaux auxquels il avait été soumis. Considérée politiquement incorrecte à cause du texte violent et instigateur, elle fut ensuite partiellement édulcorée dans les versions ultérieures, mais l’original reste le meilleur. »

Vous jugerez vous-mêmes, en lisant les paroles ci-dessous.

Pour casser l’élan révolutionnaire, l’Alliance Ouvrière appelle à une grève générale pacifique… un crime quand on sait que dans certaines régions, à Barcelone, à Madrid et dans les Asturies, en octobre 1934, l’ambiance est insurrectionnelle. Quand l’insurrection démarre en Asturies, elle est isolée, les autres centres restant prisonniers du pacifisme.

Il y avait déjà eu des luttes très fortes en 32 et 33, en Asturies. Le 5 octobre 1934, les ouvriers, principalement les mineurs, contre les consignes de leurs directions, s’emparent de plusieurs villes et villages. En 24 heures, tous les postes de la Garde Civile de la zone minière sont neutralisés. Sama de Langreo, Mieres et La Felguera, où sont institués des comités révolutionnaires locaux, deviennent les bastions de la lutte. Des colonnes de milices ouvrières se forment et marchent sur Oviedo, la capitale provinciale, que les révolutionnaires contrôlent le 7 octobre.

Le 9 octobre, l’aviation gouvernementale bombarde la population civile à Gijón et à Sama. Des renforts gouvernementaux venus de tout le pays commencent à arriver, principalement des troupes levées au Maroc et des mercenaires du Tercio : en tout 40.000 hommes. Des navires de guerre croisent au large de Gijón. Ces troupes progressent en pratiquant destructions systématiques, pillages, viols et en utilisant les prisonniers, femmes et enfants compris, comme boucliers humains pour avancer à couvert. La résistance ouvrière est acharnée et courageuse, mais le rapport de forces est inégal et la révolution est battue après quinze jours.

La répression, la terreur blanche, est impitoyable et fera 5.000 morts, 7.000 blessés et 40.000 prisonniers. Le général Doval se dit « déterminé à exterminer la semence révolutionnaire jusque dans le ventre des mères ! »

Deux chansons témoignent du combat, en 1934, dans les Asturies. La première, c’est Ceux d’Oviedo, écrite en 1934 par Paul Lançois :

Lors de cette lutte formidable s’est produite une farouche volonté d’unité, parmi les ouvriers insurgés, parfaitement résumée dans les initiales du sigle de leur organisation, UHP Uníos Hermanos Proletarios (Unissez-vous, frères prolétaires), un cri de guerre sociale et de fraternité.

Cette lutte est réprimée par la République. On insiste parfois sur le fait que c’est le général Franco qui a dirigé la répression, mais c’est un gouvernement républicain qui l’employait.

La lutte dans les Asturies fut un combat d’avant-garde important et nombre de prolétaires en Espagne se sont radicalisés après son massacre. Après octobre 34, la volonté de libérer les camarades enfermés, partout en Espagne, dont les 40.000 prisonniers des Asturies, va pousser le prolétariat à agir.

En 1935, est créé le POUM (Parti ouvrier d’unification marxiste), d’orientation trotskyste, qui soutiendra la formation du gouvernement populaire et comptera jusqu’à 30.000 adhérents, en 1936. Même si de nombreux militants au sein du POUM seront du côté de la révolution, ce parti, en tant que tel, contribuera aussi à la désorganisation et à la confusion des ouvriers révolutionnaires, prônant d’une part, une alliance, même critique, avec les partis ouvertement contre-révolutionnaires et appuyant, d’autre part, la politique liquidatrice qui dit vouloir d’abord gagner la guerre avant de faire la révolution. Les militants poumistes seront pourchassés et torturés par les staliniens, au même titre que beaucoup d’anarchistes, ou de sans-partis.

Le PCE (Parti communiste espagnol), créé en 1920, réunira toute la petite bourgeoisie inquiète de la révolution, les petits commerçants, les petits propriétaires, les contremaîtres, etc. Il luttera de toutes ses forces contre les tentatives de prise en main des prolétaires de leur outil de travail, de survie, au moyen des collectivisations, des expropriations, etc., et défendra avec acharnement la propriété privée. Le PCE passera de quelques milliers d’adhérents début 36 à 100.000 membres à la fin de l’année.

Une autre chanson témoigne de cette lutte dans les Asturies, en 1934, c’est Santa Barbara (Sainte-Barbe), aussi connue sous le titre En el pozo Maria Luisa (Au puits Marie-Louise) et elle aussi est anonyme. Voir Santa Barbara dans la rubrique Analyses. Ecoutons une autre chanson anonyme, A luchar obreros (Luttons, ouvriers) :

Aux élections de février 1936, c’est la gauche qui gagne. Rappelons qu’à cette occasion, les anarchistes ont appelé leurs adhérents à voter, ce qui est en totale contradiction avec l’une de leur position historique, critique du cirque parlementaire. Bref, avec la revendication « libération des prisonniers des Asturies » la gauche fait pression sur le gouvernement Azaña. Mais les prolétaires n’attendent pas une décision de l’Etat, leur ennemi de toujours, et attaque quelques prisons pour libérer leurs frères de classe. Le gouvernement de Front populaire est mis devant le fait accompli. La droite se radicalise et la gauche commence à la traiter de « fasciste », polarisant la société entre fascisme et révolution, cassant la réelle opposition capitalisme/révolution. Et dans capitalisme, il faut comprendre toutes les forces qui le soutiennent, y compris celles de gauche.

D’ailleurs, au printemps 36, c’est bien le Front populaire qui désavoue diverses grèves importantes qui revendiquaient augmentation des salaires et réintégration de camarades licenciés. En juin, les ouvriers de Madrid font même le coup de feu contre les syndicalistes de l’UGT, aux ordres du patronat.

La fièvre monte et la droite prépare un coup d’Etat, quasi à découvert. La gauche est débordée. Elle n’a pas d’alternative révolutionnaire à proposer, elle en a horreur !

Le 17 juillet 1936, commence le soulèvement de certains généraux, qu’on va vite appeler « putschistes ». L’Etat, c’est-à-dire le Front Populaire, refuse de donner des armes aux prolétaires qui leur réclament pourtant. Le putsch s’étend rapidement dans les tous premiers jours. Du fait de l’inertie de l’Etat, qui négocie avec Mola et Franco, des milliers de prolétaires sont massacrés dans différentes régions, à Séville par exemple, où il y a 20.000 assassinats. Il est évident que l’Etat craint plus les ouvriers armés que les nationalistes. Dans de nombreux endroits, dont Madrid et Barcelone, ce sont les prolétaires eux-mêmes qui vont organiser la défense. Quand l’Etat, le 19 juillet, décide d’armer les ouvriers, ceux-ci le sont déjà ! Les prolétaires, partout, créent des comités de défense, ou bien des comités révolutionnaires, qui forment aussitôt des milices armées.

Arrêtons-nous un instant pour écouter une chanson écrite en 1999, par Serge Utgé-Royo, Juillet 1936, dans l’album Contrechants de ma mémoire :

« Donne-moi ta main, camarade/Prête-moi ton cœur compagnon/Nous referons les barricades/Et la vie nous la gagnerons! »

Il existe une version de Binamé que Serge Utgé-Royo n’a pas désavouée.

Notre classe sociale se soulève, s’arme en allant forcer les arsenaux, ouvre les prisons et libère nos frères de classe, attaque les grosses propriétés, dont elle brûle les titres de propriété, brûle les archives de la police, constitue de nombreuses communes paysannes, s’affronte aux nationalistes, etc., etc. Le 21 juillet, elle se dote d’un organisme unificateur, le Comité Central des Milices Antifascistes. Dans ces milices, les volontaires refusent l’uniforme, le salut militaire et autres marques de respect à la hiérarchie. Les officiers sont élus. Les groupes locaux, les centuries, les bataillons forment les colonnes, comme par exemple la célèbre Colonne de fer ou la Colonne Durruti, dirigée par Durruti.

Homme et femmes de la milice défilant dans les rues espagnoles, en juillet 1936.

L’Etat prend peur. Il ne contrôle pas suffisamment ces troupes combatives, organisées, radicales et décide, dès l’été, de les intégrer dans la nouvelle Armée populaire de la République espagnole. Prendre la direction du prolétariat armé et déterminé est une nécessité pour la conservation du système en place. Pour ce faire, il faut imposer de se concentrer sur la seule lutte antifasciste et abandonner cette volonté de révolution. Mais le mot d’ordre répété, matraqué sans cesse aux prolétaires : « Gagner la guerre avant de faire la révolution » ne sera pas facile à imposer. Ce rappel à l’ordre, à la discipline, à l’obéissance, etc., est très mal perçu par les camarades.

Le front s’enlise et se stabilise vite. Dès le 28 juillet, le camp nationaliste se renforce avec les premiers avions italiens et allemands (la célèbre Légion Condor et des chars ultra modernes). Très vite, des troupes de ces pays suivront.

Du côté républicain, vers la fin 1936, l’URSS enverra des avions, du matériel militaire, mais surtout des instructeurs et des commissaires, chargés de faire régner une discipline impitoyable. Pour cette aide l’Etat russe met la main sur les 460 tonnes d’or de la banque d’Espagne!

On a beaucoup parlé des célèbres Brigades internationales, sous le contrôle sévère de l’URSS et des différents PC nationaux, qui paieront un tribut très lourd à leur engagement et seront envoyées systématiquement en première ligne : à Brunete, à Teruel, à Madrid, sur l’Ebre, etc. Au fil des mois, il y a de plus en plus de désertions, de refus de servir de chair à canons. Le Front populaire crée alors un camp de concentration où des milliers de réfractaires sont emprisonnés et certains fusillés…

L’Etat républicain refuse d’armer les milices rétives à leur incorporation dans l’armée officielle, de plus en plus contrôlée par les staliniens. La guerre bourgeoise, front contre front, a pour objectif d’éloigner les troupes incontrôlées des centres urbains et industriels, de les isoler, comme dans les montagnes d’Aragon, par exemple. Cette politique vise à détruire l’élan insurrectionnel de juillet. Les putschistes gagnent du terrain. Le moral des camarades baisse… l’Etat républicain réussira-t-il à endiguer le torrent révolutionnaire ?

Une chanson, anonyme bien sûr, va participer à la mémoire de la révolution, en Espagne. Il s’agit de Sin pan (Sans pain). Voici la version d’Oscar Chavez, en 1975, à partir de 21’30 :

Les fascistes, comme les républicains (CNT comprise), ont tout fait pour écraser ou interdire le mouvement d’expropriations et de collectivisations, dans les campagnes. Les chars russes ratissent les villages les plus reculés d’Aragon pour détruire les comités révolutionnaires et imposer l’ordre républicain. Les staliniens imposent la liberté de commerce contre l’organisation populaire de l’alimentation, créant ainsi la famine.

Durant tout l’été et l’automne 1936, des groupes se forment qui organisent la résistance à la militarisation. Certains se nomment Los Incontrolados (les Incontrôlés). Un magnifique texte, connu comme le Testament d’un Incontrôlé, dénonce la militarisation, qu’on peut lire ici :

http://debordiana.chez.com/francais/protestation.htm

Très vite, le Front Populaire ordonne aux prolétaires de rendre les armes, organise la conscription obligatoire et les nouvelles troupes sont bien équipées et armées, contrairement aux miliciens récalcitrants, crevant de froid face à l’ennemi, manquant d’armes et de munitions. La police stalinienne intensifie sa répression sélective, et emprisonne, torture et élimine de plus en plus de militants ouvriers. Interdiction de faire grève, baisse des salaires, augmentation des cadences, etc.

Il est impossible de résumer toute l’épopée révolutionnaire de l’Espagne 36-37. Face à la contre-révolution, des militants anarchistes regroupés autour de Camillo Berneri, et de son journal Guerra di classe, tentent de se maintenir sur un terrain de classe et s’opposent ouvertement à la politique de la CNT. Berneri est assassiné par les staliniens en mai 37.

Le groupe Los amigos de Durruti, dirigé par Jaime Balius, avec les militants des Jeunesses libertaires, tentent aussi de résister au rouleau compresseur liquidateur de la révolution.

L’agitation ouvrière grandit dans les zones sous domination républicaine, face aux mesures imposant des sacrifices. Les heurts avec la police se multiplient. Les cadavres de militants, torturés par la GPU, se comptent par centaines. Les prisons sont pleines à craquer. Tout cela va amener à mai 1937, dernier sursaut révolutionnaire.

Des milliers de prolétaires, enragés par la politique anti-ouvrière du gouvernement, écœurés par la contre-révolution stalino-anarchiste, vont se diriger vers Barcelone. Des milliers de déserteurs s’y rendent aussi.

Le lundi 3 mai, les Gardes d’Assaut, commandé par le stalinien Rodriguez Salas tentent de s’emparer du Central téléphonique de Barcelone. Les prolétaires résistent. La nouvelle se répand à toute vitesse. Barcelone se couvre de barricades. La grève est générale et les ouvriers s’arment, s’organisent, font le coup de feu contre la police républicaine ! Les leaders anarchistes Garcia Oliver et Federica Montseny, ainsi que toute la direction de la CNT, montent au créneau et appellent à déposer les armes :

« Le retour à la normalité est nécessaire. Persister dans l’inactivité industrielle équivaut, en ces moments de guerre antifasciste, à collaborer avec l’ennemi… Ainsi donc, il est ordonné aux travailleurs de la CNT et de l’UGT de reprendre le travail. »

Les Amis de Durruti répondent :

« Travailleurs, exigez avec nous : une direction révolutionnaire. Le châtiment des coupables. Le désarmement de tous les corps armés qui participèrent à la répression. La dissolution des partis politiques qui se sont dressés contre la classe ouvrière ! Ne cédons pas la rue ! La révolution avant tout ! »

Les journées de mai est une chanson anonyme tirée de l’album Pour en finir avec le travail, que les Situationnistes ont sorti en France, en 1974, qui résume cette lutte de mai 37, à Barcelone :

Le 6 mai, le Front Populaire déplace du front de Jarama une colonne de 5.000 gardes d’assaut pour réprimer l’insurrection. L’armée fasciste interrompt les hostilités pour faciliter cette manœuvre. En chemin, les tueurs massacrent des prolétaires à Tortosa et Tarragona. Le 7 mai, la répression commence à Barcelone. Elle fera 500 morts directs et mille blessés, plus les arrestations, tortures et assassinats dans les semaines qui suivront, dont les militants insoumis dénoncés aux sbires de la GPU par les leaders de la CNT. Il y a 15.000 militants emprisonnés à Barcelone ou dans les camps de concentration créés à cet effet.

Après mai 37, il n’y aura plus de réactions prolétariennes d’envergure. La responsabilité de la contre-révolution, du côté républicain, va clairement aux anarchistes légalistes et aux staliniens, qui enverront, jusqu’en hiver 1939, les prolétaires se faire décimer sur les divers fronts.

En 1938, il y a une terrible bataille sur l’Ebre. Une chanson, célèbre elle aussi, raconte cet épisode, il s’agit d’El paso del Ebro (l’Armée de l’Ebre), chantée ici par Leny Escudero :

Un commentaire trouvé sur internet relativise l’enthousiasme de la chanson :

« Or, si dans la chanson, l’armée de l’Ebre met une bonne raclée aux troupes des envahisseurs, la réalité ne fut point si optimiste. La bataille de l’Ebre fut cruciale dans le déroulement de la guerre. C’est la bataille la plus longue, la plus meurtrière : elle se déroula entre le 25 juillet et le 16 novembre 1938, faisant cent trente mille morts dans les deux camps et dévastant l’armée républicaine, précipitant ainsi son échec. »

L’air de cette chanson provient d’une chanson, écrite en 1808, et qui chante la résistance du prolétariat espagnol à l’invasion française. En fait, El paso del Ebro exprime et glorifie la défaite du prolétariat révolutionnaire, embrigadé dans la guerre, dans le massacre.

La suite des événements est connue : en 1939, la guerre est définitivement gagnée par les armées franquistes et la répression nationaliste fera en tout un million de morts. Les prolétaires tentent de passer en France c’est la Retirada, la fuite devant les massacreurs. Là, ils sont accueillis par l’armée française qui les désarme et les parque dans des camps de concentration, dans le sud de la France. Ils seront environ 500.000 personnes, à souffrir de faim, de froid, de mauvais traitements. On ne le sait pas assez, mais il y aura entre 8.000 et 12.000 morts dans ces camps! Une chanson parle de ça, c’est La canción de Bourg-Madame (la chanson de Bourg-Madame), qui, bien sûr, est anonyme elle aussi :

José Peirats, dans son livre Les anarchistes espagnols (1976), dénonce Pablo Neruda l’organisateur, en 1939, de l’exil pour le Chili des seuls staliniens, au détriment des anarchistes… encore une réputation usurpée !

Après 1939, la lutte continue ! Hé oui, même sous Franco, il y a des résistances, des grèves, des mouvements divers. Bien sûr, beaucoup moins forts que pendant les années 1934-36. La répression des contestations les plus minimes sont terribles et la torture est régulièrement appliquée aux contestataires, hommes comme femmes.

En 1962, Chicho Sánchez Ferlosio écrit A la huelga (A la grève), chantée ici par Rolando Alárcon :

Parmi les chansons emblématiques de la révolution en Espagne, il y a l’inévitable Hierba de los caminos (L’Herbe des chemins), restée longtemps anonyme avant qu’on découvre son prudent auteur, Chicho Sànchez Ferlosio. Nous proposons, parmi les différentes versions, celle de Los Guaraguaos, lors d’un concert en plein air, en 1974, à St-Domingue. On appréciera le son authentique de l’enregistrement :

Il existe beaucoup d’autres chants, souvent anonymes, à la gloire de la révolte, la résistance, la révolution. Pointons-en trois :

A las mujeres (Aux femmes), Hacia la Revolucion (Vers la révolution) et Si me quieres escribir (Si tu veux m’écrire), qui, elle aussi, a connu d’innombrables versions. Voir l’interview de Serge Utgé-Royo à propos de cette chanson dans la rubrique Censures.

Viva la revolucion !


Paroles

Arroja la bomba !

Arroja la bomba
Que escupe metralla
Coloca petardo
empuña la Star
Propaga tu idea
revolucionaria
Hasta que consigas
Amplia libertad.

¡Acudid los anarquistas
empuñando la pistola
hasta el morir
con petróleo y dinamita
toda clase de gobierno
a combatir y destruir!

Es hora que caiga
tanta dictadura
vergüenza de España
por su proceder
No más militares
beatas ni curas
Abajo la Iglesia
que caiga el Poder

Lance la bombe

Qui crache des éclats d’obus
Place le pétard
manie le « Star »
Diffuse ton idée révolutionnaire
jusqu’à ce que tu aies une
complète liberté.

Venez anarchistes
tenant le pistolet
jusqu’à la mort,
avec du pétrole et de la dynamite,
de toutes sortes de gouvernements
à combattre et à détruire!

Il est temps que tombe
une telle dictature
honte de l’Espagne.
Pour se faire
Plus de militaires, de
pieux ou de prêtres.
A bas l’Église
que le Pouvoir tombe.


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Espagne 36 : révolution, contre-révolution et chansons.

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